Nadia Boursin-Piraud

 

 

Isabel Guérin, septembre 2000

 

 

S’il fallait réduire le travail de Nadia Boursin-Piraud à un mot, j’affirmerais sans conteste qu’il s’agit pour moi du mot corps, dans son acception figurée (abstraite) et non son acception physique ou matérielle (humaine). Elle pense, développe, réfléchit, donne à voir les nuances et les modalités de différents corps. Elle utilise le corps du langage, le corps social, le corps image de soi (ou schéma corporel) ou encore le corps défendant. Ses travaux ne sont que mise en situation du spectateur face à la problématique de la réaction. Elle se sert, comme de nombreux artistes de notre temps, de l’objet “tout prêt” ou manufacturé dans l’héritage de l’histoire de l’art du XXe siècle, ainsi que des technologies nouvelles qu’elle met au service de son langage plastique, adaptant ainsi des formes judicieuses aux diverses pièces qu’elle présente en fil continu (l’une appelle la suivante). Je rajouterai que si comme le proclamait Philippe Thomas les ready made appartiennent à tout le monde, reste qu’il faut toujours remettre l’ouvrage, recommencer sans cesse car tout est toujours à réinventer.
Nadia Boursin-Piraud révèle donc les liens unissants ces corps complexes et identifiés par chacun de nous, en les proposant sous des formes codées usuelles, souvent ludiques voire pédagogiques (distributeur, carte fidélité, schémas, pièce de monnaie etc.) Si ces éléments font bien partie de notre vie quotidienne, ils n’en sont pas moins détournés de leurs fonctions premières et justifient de la liberté que s’accorde l’artiste face à notre incompétence notoire à s’en priver ou encore à en jouer. Dans la pièce intitulée Je n’ai jamais aimé que toi, elle étudie avec minutie la réaction du corps social face à une situation ambiguë et surtout contradictoire. Le spectateur se trouve placé entre deux murs, l’un prône le slogan-titre de la pièce et l’autre affiche une multitude de brosses à dents bleues, cravatées de leurs prénoms masculins sur des étiquettes vendeuses et/ou répertoriées avec soin. De quel côté se tourner ? Pourquoi après avoir saisi le sens du Verbe, n’avons-nous qu’une seule idée, celle d’éplucher les prénoms les uns après les autres ? Elle sait avec efficacité ce qui se passe en chacun et dont il n’a pas toujours conscience, l’impact juste du corps du langage : les mots placardés ou ceux plus discrets qui nous mènent "par le bout du nez". En une seule pièce Nadia Boursin-Piraud décortique la structure du comportement, et prouve à notre inconscient mécanisé que nous sommes tous dans le même bateau, dans la même vie. Bien entendu, elle parle d’amour, comme dans le distributeur de lettres du même nom. Autre objet somme toute anodin, accroché d’habitude dans les toilettes publiques ou aux façades des pharmacies, lieux non moins communs et tout aussi contradictoires avec les actes ou les gestes de l’amour. Nadia nous vend ses lettres, dix francs pour les tirer d’un mouvement sûr, (sourire aux lèvres, comme les enfants devant un chewing gum géant), et posséder un boîtier de préservatif cacheté renfermant le précieux trésor, que nous n’aurons pas besoin d’écrire et que nous pourrons même offrir à l’élu. Sublime tentation de l’humain : se laisser faire quand tout nous est donné, laisser à l’artiste toutes les décisions : le plaisir facile ou la réduction du désir inconscient au besoin ou à l’instinct. Très justement l’amour n’est plus qu’un prétexte, encore une fois, dans les Schémas, le corps du langage nous apprend les situations idéales telles qu’elles auraient pu nous être très sérieusement enseignées par une gentille maîtresse ou des parents attentifs. Reprise des situations de famille dans la vidéo Maman adorée, bébé chéri, et là, le corps image de soi (ou schéma corporel) prend le dessus, l’image est rose, floue, elle divulgue à peine les séances d’apprentissage de la pseudo maman qui "joue" avec son baigneur sur une musique abrutissante et minaudière. Dans ces deux pièces, le corps social en prend un coup, les questions fusent, la culture télé s’en mêle et La révolution dans ma chambre semble soudain justifiée. Cette vidéo repose les questions de la représentation du réel dans sa banalité la plus cru(e), soutient les efforts de chacun dans les discussions futiles et dérisoires pour nous charger d’une excentrique mission, celle de nous regarder penser.
Là est le véritable engagement, celui sans lequel l’art ne serait qu’inutilité.
Nadia Boursin-Piraud est celle qui force la compréhension que nous avons de notre vie et de ses apanages (objets-corps concrets ou abstraits). Prenons dans une main la pièce Toi Moi et décidons ce soir qui de nous, est celui qui saura le mieux.
Pour résumer : prenons conscience, à notre corps défendant, de l’importance du corps de la Pensée.