Jang Hua Chen

 

  Isabel Guérin, février 2002
 

 

Jang-Hua Chen est un artiste de double culture, ou encore de double civilisation, avec tout ce que cela comporte d'antagonismes et d'idées préconçues, il porte sa vision, ses savoirs et ses doutes sur une scène mondialisée de l'art d'aujourd'hui où prédomine celle de l'acte social. Artiste-constructeur, il s'engage, par son travail, à faire prendre conscience à tous les publics, de la situation dans laquelle il se trouve, au sens spatial, politique et philosophique du terme. Au-delà des différences de valeurs, propres à chacun, il nous amène sur un même terrain, celui de la "réorganisation du territoire" dans l'exposition que lui consacre le Musée Fine Arts de Taipei à Taiwan, en novembre 2001. Ce titre a lui-seul est une révélation, un acte de premier plan, en trois dimensions.
Ses installations, regroupées en une seule, mettent en exergue les enjeux politiques des acteurs prépondérants de la planète, régularisent les distances sociales, définissent les limites et les rapports de force qui régissent les relations humaines. À la fois universelle et individuelle, l'expérience de cette exposition, est pour chacun d'entre nous un "enjeu" de taille humaine.
Double force, extérieure et intérieure, entre la pièce monumentale installée dans la cour et les autres, jeux multiples à couvert dans l'espace du Musée, et où l'immense mur rouge, sur lequel s'inscrit le titre Reorganization of Territory, fait face irrémédiablement au rectangle rouge central du triptyque, composé de morceaux de terrains de sport. Ils sont découpés, debout, anormalement grossit pour permettre une lisibilité totale, et bornés des starting-blocks de départ des trois premières lignes : 1 2 3...
Dans la salle, l'espace est judicieusement investit de telle manière que les joueurs-visiteurs vont-et-viennent d'une aire à l'autre, consultant, à chaque fois ou presque, les règles pré-déterminées à chaque nouveau poste du parcours fléché et coloré, en quelques sortes délimité par ce que signifié, souligné. Mise en ordre d'une logique esthétique toute personnelle Jang-Hua nous invite à passer d'une pièce à la suivante, sans interrompre le cheminement ludique, à traverser du corps un espace inscrit en bandes colorées rouge au sol, ou encore par le regard : la flèche bleue, le carré jaune qui modifient l'entrée de la lumière sur les baies vitrées...
Les visiteurs anonymes deviennent des individus quelques fois adversaires.
Une pièce met en œuvre le rapport de force dos-à-dos de deux acteurs, fesses contre fesses, poussant pour évacuer l'autre hors du cercle noir marqué au sol. Seule exigence : être de même taille, mais handicap majeur : les protagonistes ne se regarde pas.
Règle du jeu peu commune !
Advienne que pourra, pour un autre objet-sculpture inspiré de la mode urbano-sportive-à-roulettes, deux plateaux ronds où peuvent se mettre en équilibre deux personnes, et tirer sur une corde pour se faire déplacer voire basculer hors limites...
Le 54 : 1 est à la fois casse tête géant et un terrain de sport à tout faire, découpé en tranches, en dés, puzzle en trois dimensions ou aucune pièce n'est semblable. Dans une logique implacable et mathématique les blocs de gazon synthétiques s'emboîtent, deux par deux, puis en lignes, puis superposables, jusqu'à ne former qu'une colonne, si l'on veut. Mais l'artiste nous le donne à voir comme il l'entend, monté ou démonté, comme le jeu suprême de l'Art ou du Go, le but a atteindre n'est pas inaccessible, seulement à saisir.
Un incroyable sac de frappe de boxeur suspendu du plafond au sol nous permettrait-il de nous défendre de pouvoir nous y frotter ?
Un pousse-pousse mural, nous permettrait-il de retrouver la lisibilité de notre territoire ?
Là sont les questions.
Du signifiant au signifié, la photographie de la mondiale et légendaire Coccinelle recomposée des deux arrières, moteurs à l'air, semble indiquer que les forces se contredisent et poussent en même temps, dans les sens contraires, pour s'annuler. L'artiste reste encore là, très concrètement, dans la question du double ou de l'impossible lutte.
Avec Zone & Zoo, pièce que Jang-Hua Chen présente en février pour Jeune Création à Paris, puis en mars pour Première n°7 à l'Abbaye Saint-André de Meymac, le pari recommence. Sur le mur, les silhouettes découpées des pays se détachent les unes des autres dans des proportions aléatoires, des positions étonnantes, reformant ainsi un atlas et/ou un bestiaire ahurissant. Les USA sont une énorme tranche de boeuf sanguinolente, la Russie un taureau au sexe pointu, le Pakistan dinosaure/dragon porte sur son dos un sac Afghan très lourd, la Palestine est le ventre rouge d'un superbe Ara-Israël, la France, quant à elle, en sage tortue, se signe (ou se signale) de la Corse et de son majeur... Devant cette cartographie imagée, se dresse une table de conférence tout simplement sciée en deux, les parties n'ont plus qu'à (se) jouer !
C'est avec ce regard de va-et-vient entre certaines pièces tournées définitivement vers le jeu, l'aire de l'amusement et de l'ironie pacifique, et d'autres plus signifiantes et conceptuelles composées de signes communs, évocateurs de positionnement critique, que Jang-Hua Chen fait face stoïquement à la réalité du tiraillement entre les pouvoirs étatiques. Il nous mène ainsi à son propre territoire, individuellement, par le jeu du sens et de l'interprétation, pour une prise en charge de notre conscience collective.