printemps 2002

Musica Falsa # 15

pornographie

      

Christelle Familiari / Sandrine Fallet

 

Depuis l’Origine du Monde, les courbes du corps féminin et de son sexe n'ont plus à se cacher des regards de tous. La luxure et la censure font bon ménage. Notre époque regorge d’images scabreuses et douteuses telles que les publicitaires savent nous les affliger : grandes bourgeoises à la peau diaphane étalées ventres en l’air ventant les fragrances des grands couturiers, ou encore, mode à part, les cyniques revendications sado et zoo de la joaillerie haut de gamme sur papier glacé des magazines, version tendance.
Comment les artistes abordent cette triste vulgarisation du porno quand Rocco Si froid pénètre le devant de la scène dans le cinéma d’auteur en brandissant son Hot d’or... S’ils ne répondent pas immédiatement par des arrogances proches de la provoc, ne sont-ils pas éminemment réceptifs à ces injures faites à la morale populaire grâce aux images faciles débitées au kilomètre débilitant. L’obscène, c’est-à-dire le hors scène est la marge où se tient “le pas si facilement nommable” celui qui tient haut le verbe quand la parole manque. Si les degrés de compréhension sont un peu plus subtils et un peu plus réflexifs, ils n’en restent pas moins à la portée de chacun. Un cul est un cul, mais quand il est la proie d’un odieux (DuTrou) vicelard, il entre en nous une part d’auto-défense qui ne ressemble pas tout à fait à ce qu’on avait imaginé de la jouissance commune. Reste alors qu’on pourrait crier que le porno ce n’est pas seulement du sexe dégueulasse, bien juteux et bien con, mais que la grande partie à jouer ou la grande partouze à jouir est très justement ailleurs. Et l’ailleurs est très efficace.
Ce que donnent les artistes contemporains se sont des morceaux choisis de cette part de nous qui n’est pas si facilement démontrable. Le sous-jacent prêt à presque tout et qui se pense plutôt qu’il ne se dit. Certaines Leçons de scandale essaient de nous apprendre qui nous sommes et ce que nous regardons, quand Gombrowicz* le dépeint, que Reiser* nous fait marrer, que Jeff Koons “épouse” la Cicciolina et que Paul McCarthy remet de monde de l’art à sa place en enfonçant sa verge (travestie) dans de gigantesques tubes de peinture. Le fantasme est tout proche, le plaisir et la jouissance aussi, d’ailleurs.
Pour ce qui concerne l’actualité, La vie sexuelle de Catherine M. est bien moins porno que graphique (descriptions alléchantes et style soigné) et le Loft de M6 le seul réel territoire de baise autorisée accessible à tous les voyeurs que nous sommes, penchés sur le laboratoire humain, et qui ne leurre personne quant à la recherche éfrénée de la starisation et de l’argent facile. Pour citer Larry Flint (pape du Porno-fric) : la seule perversion serai le manque de liberté d’expression. Relax. It’s just sex et le paraphraser : Du calme. Il s’agit d’Art !
La Pornographie est un vaste questionnement que les intellectuels n’ont sans doute pas fini de réfléchir au dessus de la ceinture... Elle est aussi un vrai concept que les philosophes n’ont pas fini de pénétrer. Quand à moi, je cherche parmi les images du monde celles qui sont les plus virulentes et les plus excitantes. Aux artistes : ...onze mille...* fois merci de nous offir ces extases qui touchent aux tabous, non pour choquer mais pour transformer la provocation en beauté.

Leçons de scandale, Arnaud Labelle-Rojoux, Yellow Now, 2000
La vie sexuelle de Catherine M., Catherine Millet, coll. Fiction & Cie, Seuil, 2001

*À relire
La pornographie, Vitold Gombrowicz, Folio, Gallimard
Fous d’amour, Reiser, Albin Michel

Les onze mille verges, Guillaume Appollinaire

 

Thierry Agnone travaille sur les limites. Sans être véritablement provocateur, il infiltre tous les stratagèmes de l’insolence et les tactiques perverses du genre humain pour nous les apporter tels que, d’une façon brutale ou insidieuse, comme il l’aura voulu. Les limites sont souvent celles, infimes, de notre justification au sein du monde : les rapports sociaux, Charity Shop exposée dernièrement chez P. Dorfmann ; les rapports intimes : de tous petits objets fabriqués tels des miniatures, petits monstres pour grands enfants, de ces petites bricoles que l’on ne peut que désirer tripoter et caler au creux de sa main. Le rapport aux mots et à la lecture, qu’il nous propose ici, n’est pas moins évocateur d’une autre limite, celle du supportable par accumulation des situations, d’objets de désir à la révulsion il transmet le réel avec peu d’arrogance et l’imaginaire fallacieux avec soin. Sandrine Fallet, loin de la subversion directe et de la provocation, transmet les valeurs subjectives d’une moralité que je qualifierai de vitale. en dénonçant les pièges moraux installés dans notre quotidien, en égratignant la religion et le culte de la vierge en particulier dans des pièces précédantes, elle n’en perd pas le sens de la foi en l’homme. Dans Cochons qui rient, elle impose aux grands (par la dimension de sa pièce) le respect qu’ils doivent aux petits. Si la “sûre” dimension des corps permet à certains adultes d’abuser des enfants, elle rappelle par là qu’ils peuvent bien être démontés de leurs membres à leur tour... et à chacun son tour, c’est le jeu. En ce qui concerne les stores qui nous cachent de la lumière et du regard d’autrui, ils affichent définitivement les images dévouées aux voyeurs. L’installation stores fermés sur le dehors ramène dans l’espace clos des désirs simples. La situation intime alors définie permet de justifier la présence de ces images surannées du plaisir : les “belles démonstratives” de nos calendriers. Christelle Familiari est une habituée des images du corps, de la femme, d’elle-même, ainsi que des démonstrations qui bouleverse toujours un peu les idées reçues : les “positions” sexuelles. Elle met en scène au premier degré l’attirance physique avec les qualités requises à l’explosion des sens. L’amour n’est jamais loin, il n’est pas forcément là, en présence directe. Elle nous propose aujourd’hui ces petites sculptures, autant de Limaces que de sexes féminins, pullulant avec légèreté telle la belle collection d’un obsessionnel fétichiste de petits bouts du corps des femmes aimées. La sensualité dégagée par ses travaux est évidente, qu’ils soient en photographie, en vidéo ou encore au crochet... les mailles ne se resserrent jamais sur la vulgarité et l’obsession sexuelle, elles se relâchent doucement vers le corps qui se réjouit sans façons de la présence et du contact de l’autre. Jean-Luc Verna nous mène par ses passions à l’exacte certitude de ses images. Intenses dessins sortis d’un monde imaginaire et fantastique, sous les traits précis du classique médium, où l’amour de la vie l’emporterai sur toutes des douceurs fades de la réalité. Violence, désir, peur, colère - Faunes, Fées, Satan et Chimères, tout pour le dessein du corps dans tous ses états. Sa matrice : Siouxsie Sioux, son emblème : l’étoile. S’il touche ici les représentations fantasmagoriques de nos sens, il fait acte d’une réelle présence au sein d’un milieu de l’art ne prisant que très peu la figuration dans sa totale et subversive liberté en quête de reconnaissance d’une l’animalité individuelle. Il représente l’humanité, sinon perdue en tous cas destinée, dans les poses dessinées, si justement dévouées à l’érotisme et à la beauté, vers les obscurs confins de la conscience et du corps.

 


Thierry Agnone / né en 64, vit et travaille à Marseille et Paris
en 2000 Lauréat Villa Médicis Hors les murs, USA / 2001 Charity Shop, galerie Patricia Dorfmann, Paris

Sandrine Fallet / née en 71, vit et travaille à Nantes
en 97, résidence au Centre de Sculpture Est-Nord-Est, Quebec / en 99 In-Ex, La Pleïade, La Riche, France / en 2000 Faut qu’ça brille, galerie RDV, Auvers-sur-Oise / en 2001 Rappel 60, Espace F. Mitterrand, Beauvais ; résidence, At. Alain Lebras, Nantes

Christelle Familiari / née en 72, vit et travaille à Nantes
en 99 Vice & Versa, Erban, Nantes ;XVe Ateliers du FRAC Pays de Loire; St Nazaire / Liste 99, galerie Anton Weller, Bâle, Suisse ; Ex-change, La Criée, Rennes / Journey to the center of the Universe, Tramway, Glasgow / 2000 Sans les dessous dessus, galerie Anton Weller, Paris ; Scène de la vie conjugale, villa arson, Nice

Jean-Luc Verna / né en 66, vit et travaille à Nice
en 98 Vous n’êtes pas un peu beaucoup maquillé ?, galerie Air de Paris, Paris / en 2000 La Nouvelle Galerie, Grenoble et Air Air, Forum Grimaldi, Monaco / 2001 Iconoscope, Montpellier et Fragile, le Pavé dans la mare, Besançon

 

Musica Falsa Revue trimestrielle : Art, Musique et Philosophie